samedi 1 janvier 2011

L'Ombre du lézard


           Jusqu'à trois ans, aucun souvenir. A trois ans, autre famille nourricière, dans la ville où habite R., ma mère, qui a alors trente-deux ans et sa mère soixante-et-un. Quelques souvenirs de ces gens qui ont gardé J. C. trois ans, dans un quartier éloigné du centre-ville avec petit pavillon et jardin. Un des enfants de la famille me plaçait sur le porte-bagages de son vélo et descendait à toute pompe une rue. Ça m'amusait beaucoup, paraît-il, d'après ma mère. Sur une photo, elle tient dans ses bras un gros bébé bien portant qui mordille un grand hochet rond. Elle a l'air heureuse ; elle est avec son amie P. ; c'est sans doute en plein été, sous les arbres, il y a beaucoup d'herbe. Déjà, ces deux femmes, mère et grand-mère, m'ont sans arrêt en leur amour, leur possession. R., je ne la vois que de temps en temps, et plus tard, régulièrement.

         Il faut que je me dépêche, je n'ai plus guère de temps à perdre, bientôt soixante-cinq ans. Est-ce que je peux continuer à faire quelque chose avec des mots ? « Nulla dies sine linea ». Les dernières lignes des Mots, de Sartre, que j'ai lues comme tant d'autres de ma génération ; plus récemment La Cérémonie des adieux, de Beauvoir, après la mort du compagnon et ses Mémoires d'une jeune fille rangée, que j'ai découverts avec étonnement à l'adolescence. Les œuvres très philosophiques de Sartre, je les laisse à d'autres, je n'y comprendrais rien. J'étais, moi aussi, une espèce de jeune homme et de jeune fille rangés. Je parle de ces écrivains mais, je devrais en évoquer tant d'autres. Le temps presse, en finir, avec quoi ? On finit bien par finir. Dans mon enfance il y avait la tata, l'Odette, la Betty, R., il y en a tant et tant, et la marraine Léonie, et Paulette et Mizoune et la Marie et l'autre Marie, la Raymonde et mademoiselle A., mademoiselle B., mademoiselle C., et ainsi de suite. Beaucoup de ces demoiselles me donnaient des leçons, me soutenaient, me poussaient pour que j'aie un bon classement à l'école, car R. y tenait tellement. Je parlerai peut-être plus longuement de l'école. Mais d'abord, je vais prendre des raccourcis.
            J'ai sous les yeux, à côté de mon cahier, la carte postale d'une photo prise à Paris, en 1933, représentant une belle statue académique de la place de la Concorde, en fait une sirène, dont on aperçoit, sculptées, les écailles et un morceau de la queue ; elle serre, dressée contre sa poitrine, une grosse carpe qu'un ouvrier est occupé à nettoyer : d'une bouteille, il verse, à travers un filtre, un détergeant dans la gueule de l'énorme poisson pour la nettoyer des mousses ou des parasites. C'est une belle tête classique qui sourit, avec en arrière-plan dans la brume l'obélisque de Louxor, où sont gravés tous ces beaux hiéroglyphes, déchiffrés par le génial Champollion, un grand bâtiment encore plus loin, la Madeleine, encore une. Se tient à droite de la photo un monsieur à casquette qui regarde avec curiosité l'opération à laquelle se livre cet employé de la ville de Paris. Plus à droite, sur le bord, les trois quarts d'une grosse pomme de pin en pierre. J'avais oublié, maintenant que j'ai vu ces fontaines magnifiquement restaurées, que l'eau jaillit de ces carpes. J'aime le beau quatrain d'Apollinaire sur la carpe « Est-ce que la mort vous oublie, poissons de la mélancolie ? » Retrouver le fil, la pelote est longue à dévider et les fils s'embrouillent ; il faut démêler, faire passer, sortir un bout, en reprendre un autre, recommencer et recommencer ce long et patient travail de dévidage, de désembrouillage. Embrouillaminis, imbroglios, malentendus, griefs, ressentiments, regrets, chagrins, tristesse... Une histoire individuelle propre à chacun, propre à tous. « L'histoire d'un individu qui les vaut tous et qui vaut n'importe qui. » La dernière phrase de Sartre dans Les Mots.

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